Poliphile, le sommeil au fond du sommeil
Venise, édition de décembre 1499 ; traduction anglaise de 1592 consultée · Paysages et architectures imaginaires du livre · Poliphile ; Polia ; les figures rencontrées
Première chandelle — Ce qu’on raconte
Poliphile ne parvient pas à séparer son attente amoureuse de la fatigue qui finit par le vaincre. Lorsque ses yeux se ferment, le livre ouvre une forêt inquiétante. Il avance dans un monde dont il ne connaît ni les passages ni les règles, avec le désir de Polia pour seule direction intérieure.
Puis une étrange chose arrive : dans ce premier rêve, il s’étend sous un chêne et s’endort encore. Un paysage plus doux succède au bois. Le lecteur a franchi un seuil sans rejoindre la veille ; le sommeil contient un autre sommeil, et chaque changement de lieu peut sembler offrir un nouveau commencement.
Monuments, inscriptions et jardins retiennent longuement le regard du voyageur. Il cherche à comprendre ce qu’il voit autant qu’à poursuivre sa quête. La peur et l’admiration se succèdent ; les mesures et les matières prennent presque autant de place que les êtres. Cette lenteur donne au rêve une architecture au lieu d’une simple fuite d’images.
La recherche de Polia traverse ces rencontres. Un visage qui lui ressemble peut nourrir l’espoir sans dissiper immédiatement le doute. Le livre demande au lecteur de partager cette reconnaissance incertaine : avancer vers l’aimée tout en s’arrêtant devant des signes dont la beauté paraît promettre un sens caché.
Seconde chandelle — Ce qu’on sait
L’Hypnerotomachia Poliphili est imprimée à Venise par Alde Manuce en 1499. Le volume illustré est un objet historique attesté. L’attribution traditionnelle à Francesco Colonna repose notamment sur un acrostiche ; l’identité exacte de l’auteur a fait l’objet de débats, qu’un récit prudent ne doit pas prétendre résoudre.
La version anglaise de 1592, signée des initiales R. D., ne transmet qu’une partie de l’ouvrage. Elle permet de vérifier le début et l’endormissement dans le rêve ; elle ne doit pas servir à affirmer que toute la fin de l’original a été lue dans cette même traduction.
La narration combine érudition, désir et invention visuelle. Les ruines ne constituent pas le relevé d’un chantier antique découvert par le voyageur ; les inscriptions imaginaires ne sont pas automatiquement des documents archéologiques. L’effet de précision appartient à la fabrication littéraire et graphique du songe.
Ce n’est pas davantage une preuve qu’un dormeur aurait reçu un livre achevé pendant une nuit. Le rêve est le dispositif déclaré de l’œuvre, et l’histoire de ses éditions permet de suivre ses transformations, notamment dans la tradition française du XVIe siècle.
Pour poursuivre la réflexion
Le second endormissement ne simplifie rien : il rend seulement le paysage plus habitable. Le lecteur peut alors hésiter avec Poliphile entre deux bonheurs, celui d’approcher Polia et celui de demeurer un instant devant une forme merveilleuse.