Charlemagne et la lance brisée dans son sommeil
Action située en 778 ; chanson médiévale transmise plusieurs siècles plus tard · Col de Cize et Aix dans les songes de l’épopée · Charlemagne ; Ganelon ; les animaux du second songe
Première chandelle — Ce qu’on raconte
Charles tient une lance de frêne, mais Ganelon la lui arrache. Dans son sommeil, il voit le bois se tordre et éclater, les fragments s’envoler. L’empereur reste endormi. La Chanson de Roland place cette image dans une nuit où le lecteur sait déjà que le retour des Francs est menacé.
Un autre songe l’emporte à Aix, dans sa chapelle. Un ours s’attaque à son bras droit ; un léopard le menace à son tour. Un chien accourt pour le défendre. Le combat animal brouille les figures humaines sans effacer la violence qui les lie : quelque chose de proche est atteint, quelque chose vient au secours.
Le récit ne transforme pas immédiatement ces images en explication parfaitement lisible. La lance rompue et le bras attaqué travaillent comme des signes que l’auditeur rapproche de ce qu’il connaît de la trahison et du désastre à venir. Le dormeur semble recevoir des avertissements qu’il ne peut convertir assez tôt en protection.
Cette impuissance fait toute la gravité de la scène. Le souverain de l’épopée n’est pas privé d’images ; il est entouré de présages sans posséder le moyen d’arrêter l’histoire. Le sommeil ne lui ouvre pas un espace de maîtrise. Il donne une forme à l’angoisse que la chanson prépare autour de Roland.
Seconde chandelle — Ce qu’on sait
Les deux scènes figurent aux laisses LVI–LVII de la version utilisée, traduite par C. K. Scott Moncrieff. La référence permet de les retrouver sans les confondre avec les autres songes de Charles plus loin dans la chanson. Celle-ci utilise plusieurs nuits à différents moments du récit.
Le personnage est une représentation littéraire de Charlemagne. Le combat de Roncevaux renvoie à un événement de 778, mais la chanson conservée appartient à une tradition bien postérieure. Elle ne constitue pas un journal des rêves de l’empereur carolingien ni la transcription de confidences recueillies auprès de lui.
La lecture symbolique doit donc rester attachée à la construction de l’œuvre. On peut rapprocher la lance et le bras droit des soutiens du pouvoir, sans prétendre disposer d’un dictionnaire universel où chaque ours ou léopard désignerait toujours la même personne.
Le contraste entre l’information donnée à l’auditeur et l’impuissance du héros sert le tragique. Il montre comment le Moyen Âge pouvait raconter un passé héroïque à travers des songes, plutôt que ce que Charlemagne historique aurait nécessairement vu pendant une nuit précise.
Pour poursuivre la réflexion
Le bois vole en éclats alors que le dormeur ne s’éveille pas. L’image laisse au lecteur ce que le personnage ne possède pas encore : la conscience inquiète d’un lien sur le point de se rompre.