Proust, les boucles qui repoussaient pendant la nuit
Du côté de chez Swann, publié en 1913 · Chambre du narrateur ; enfance retrouvée en dormant · Le narrateur de la Recherche ; son grand-oncle dans la peur rêvée
Première chandelle — Ce qu’on raconte
Les cheveux ont été coupés depuis longtemps, mais la peur revient comme s’ils étaient encore là. Au début de Du côté de chez Swann, le narrateur raconte qu’en dormant il rejoint un âge révolu de sa vie. Il redoute de nouveau que son grand-oncle le tire par ses boucles. Le temps a supprimé la prise ; le rêve lui rend pourtant sa vulnérabilité.
Il faut le réveil pour retrouver l’événement libérateur : les boucles ont été coupées, cette ancienne menace ne devrait plus pouvoir se reproduire de la même manière. Le savoir du jour revient après l’émotion, au lieu de l’empêcher. Pendant quelques instants, celui qui dort a habité une peur plus ancienne que sa situation présente.
Mais la connaissance retrouvée ne suffit pas à rendre le corps indifférent. Avant de se rendormir, le narrateur entoure sa tête de son oreiller, par précaution. Ce geste ne prouve pas qu’il ait réellement les cheveux de l’enfant ; il montre combien une sensation nocturne peut prolonger son influence après que l’esprit en a reconnu l’anachronisme.
La scène est très courte, presque cachée parmi les lits, les chambres et les réveils qui ouvrent le roman. Elle saisit pourtant un retour à l’enfance sans machine temporelle ni apparition d’un double. C’est la relation au danger qui rajeunit. Le passé ne revient pas avec toutes ses dates : il retrouve d’abord une manière d’avoir peur et de protéger sa tête.
Seconde chandelle — Ce qu’on sait
Le passage figure dans les premières pages du volume publié en 1913. Il précise que ce retour a lieu en dormant, puis décrit le réveil. Cette articulation permet de distinguer le rêve des nombreuses remémorations éveillées auxquelles la Recherche donne aussi une place.
Le narrateur est un personnage littéraire, même si l’œuvre travaille une matière autobiographique. Il serait abusif de transformer cette scène en observation médicale personnelle de Marcel Proust sans autre document. Nous lisons d’abord un texte construit pour rendre sensible une expérience.
Les études de Patricia Bauer et Marina Larkina sur la mémoire autobiographique montrent la rareté relative des souvenirs accessibles des premières années et l’évolution de leur conservation. Elles n’étudient pas le narrateur de Proust et ne valident pas rétrospectivement sa peur rêvée.
Le sentiment de redevenir enfant ne prouve ni restitution intacte du passé ni souvenir de la naissance. Le détail des boucles appartient ici à une histoire déjà interprétée par celui qui l’écrit. Sa vivacité et l’âge qu’elle évoque ne constituent pas à eux seuls une mesure de sa fidélité.
Pour poursuivre la réflexion
Au réveil, le narrateur sait de nouveau que les cheveux ont changé. L’oreiller, lui, attend encore autour de sa tête : le jour a retrouvé sa chronologie avant que le corps ait tout à fait quitté l’enfance.