De Quincey, les escaliers qui continuaient au-dessus du vide

Souvenirs et nuits des années 1810 ; publication des Confessions en 1821 · Chambres et paysages intérieurs du récit ; gravures romaines de Piranèse en arrière-plan · Thomas De Quincey ; Coleridge comme interlocuteur ; Giovanni Battista Piranèse

Première chandelle — Ce qu’on raconte

Un escalier arrive au bord du vide, mais le regard découvre aussitôt une autre volée, plus haut. Dans le souvenir que De Quincey conserve d’une conversation avec Coleridge, les constructions de Piranèse semblent se reproduire sans qu’un terme apparaisse. L’homme que l’on suivait vers la chute se retrouve encore au-dessus, condamné à poursuivre.

De Quincey précise qu’il raconte de mémoire la description donnée par son interlocuteur. Cette distance importe : il ne prétend pas simplement nous faire visiter une planche placée devant ses yeux. Le récit de l’image devient une machine à prolonger l’espace, et cette machine lui sert à expliquer la manière dont ses propres architectures grandissent dans les rêves.

Il décrit alors des villes et des palais d’une ampleur inaccessible au regard éveillé. L’espace s’élargit, mais le temps aussi : une seule nuit peut sembler contenir des décennies, parfois davantage. La grandeur n’apporte pas nécessairement une joie. L’impossibilité d’atteindre une limite peut transformer une splendeur en enfermement.

Dans les Confessions, ces changements accompagnent une période où les scènes appelées dans l’obscurité pendant la veille semblent ensuite passer dans le sommeil. L’écrivain dit craindre jusqu’à cette faculté d’évocation. Les escaliers ne sont donc pas le plan d’un ouvrage reçu tout fait en dormant ; ils deviennent la comparaison par laquelle une expérience difficile à mesurer trouve une forme partageable.

Seconde chandelle — Ce qu’on sait

Le passage appartient à The Pains of Opium, dans les Confessions de 1821. De Quincey distingue lui-même la conversation remémorée, les images éveillées et les architectures nocturnes. Cette structure interdit de tout réunir sous l’étiquette d’un seul rêve.

Les Carceri d’invenzione de Piranèse sont des gravures réelles, documentées par les collections muséales. Leur titre n’est pas simplement Rêves, et l’histoire de leur invention pendant une fièvre, évoquée dans la conversation rapportée, ne doit pas devenir un fait biographique certifié.

La présence répétée de Piranèse dans l’escalier relève de cette description littéraire transmise. Elle ne garantit pas qu’on retrouve exactement le même personnage et le même enchaînement sur une planche déterminée. Le Met permet de regarder un objet identifié plutôt que de reconstruire les gravures d’après l’anecdote.

La dépendance de De Quincey et ses souffrances constituent le contexte de la narration, pas une expérience contrôlée démontrant que l’opium produit nécessairement ces espaces. La composition publiée dépend aussi de lectures, de souvenirs et d’un travail conscient de la prose.

Pour poursuivre la réflexion

Le réveil ferme les yeux sur le palais, mais l’écriture lui laisse un escalier. Ce qui continue au-dessus du vide appartient désormais autant à la phrase qu’à la nuit dont elle cherche la mesure.

Sources et limites

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