De Quincey, Ann retrouvée derrière les montagnes
Séquence datée de juin 1819 dans les Confessions publiées en 1821 · Vallée anglaise, paysage de Jérusalem imaginé et Oxford Street dans le rêve · Thomas De Quincey ; Ann, compagne de sa jeunesse londonienne
Première chandelle — Ce qu’on raconte
Il croit que c’est un matin de Pâques, et le paysage familier a pris des dimensions nouvelles. Les montagnes sont plus hautes, les espaces plus vastes, le cimetière plus silencieux. Dans le rêve que De Quincey place sous la date de juin 1819, le réveil ordinaire n’a pas encore eu lieu : c’est à l’intérieur du sommeil que le monde paraît s’ouvrir à la promesse d’un commencement.
Près d’une pierre, sous des palmiers, une femme est assise. Il reconnaît Ann, qu’il a connue dans les rues de Londres quand tous deux étaient jeunes et démunis. Elle le regarde sans répondre. Son visage paraît le même, mais les larmes du dernier souvenir ont disparu. Le rêve offre une rencontre que les recherches de l’homme éveillé n’avaient pas rendue possible.
La scène ne demeure pas. Des vapeurs passent, le visage se brouille, et le dormeur se retrouve dans Oxford Street, marchant de nouveau avec Ann comme autrefois. Le retour n’est donc pas un dénouement où la séparation serait annulée. La nuit rapproche des lieux incompatibles et des époques éloignées, puis défait la réunion qu’elle avait elle-même rendue sensible.
De Quincey inscrit cet épisode après des pages sur les tourments de l’opium. Pourtant, l’émotion ne s’explique pas seulement par des images déformées. Elle s’attache à une personne perdue de vue, à une dette de reconnaissance et à l’impossibilité de retrouver le passé sans le transformer. Le silence d’Ann empêche le narrateur d’obtenir de la rencontre une réponse définitive.
Seconde chandelle — Ce qu’on sait
Le texte source est la section de juin 1819 dans The Pains of Opium. La date donnée organise le récit publié ensuite ; elle n’est pas accompagnée ici d’un feuillet de journal qui permettrait d’en contrôler indépendamment chaque détail.
Le rêve associe un matin de mai et Pâques, sans obéir simplement à un calendrier extérieur. Corriger cette discordance pour rendre l’épisode plus réaliste ferait perdre une caractéristique du document onirique tel que l’auteur le présente.
Ann est connue principalement par l’autobiographie de De Quincey. Sa situation ultérieure et sa voix propre ne peuvent pas être reconstituées à partir de son apparition silencieuse. Le rêve ne prouve ni qu’elle était morte ni qu’elle aurait communiqué avec lui.
Le contexte d’usage et de dépendance est explicite dans les Confessions, mais aucune mesure ne permet d’isoler son rôle dans cette nuit. Il faut distinguer l’expérience racontée, son élaboration littéraire et l’idée populaire qu’une substance aurait composé le passage à la place de l’écrivain.
Pour poursuivre la réflexion
Le lecteur ne saura pas ce qu’Ann aurait dit. Sa présence demeure dans cette distance très particulière du rêve : assez proche pour être reconnue, trop lointaine pour rendre le passé.