George Crabbe, les souverains muets du monde des rêves
Poème non daté publié après la mort de Crabbe en 1832 ; édition de 1834 · Angleterre ; salle gothique et lieux mouvants du poème · George Crabbe ; le dormeur à la première personne ; les figures royales du poème
Première chandelle — Ce qu’on raconte
La salle est pleine de souverains, mais aucun ne parle. Dans The World of Dreams, le dormeur se retrouve parmi des rois, des califes et des empereurs aux figures immobiles. Leur majesté n’offre pas un accueil. Il est arrivé là sans l’avoir choisi, et la splendeur froide ajoute à la peur plutôt qu’elle ne la dissipe.
Le poème de George Crabbe traverse d’autres lieux avec la même absence de maîtrise : une rue menaçante, des espaces désertés, des richesses qui ne suffisent pas à rendre la présence des proches. Le rêve donne et retire sans demander l’accord du dormeur. La possibilité de la joie demeure, mais elle ne protège pas contre le prochain déplacement.
Au commencement, la voix qui parle oppose son sommeil plein de visions à celui qui ne conserverait aucune image. Elle l’envie tout en le plaignant. Cette ambivalence empêche de réduire le monde nocturne à un paradis de l’invention : les terreurs et les bonheurs peuvent atteindre une intensité dont l’homme éveillé n’est pas certain de vouloir payer le prix.
Crabbe, que l’on associe souvent à des récits sociaux d’une grande précision, laisse ici un autre théâtre. Les lieux ne suivent plus une géographie stable et les figures semblent appartenir à plusieurs âges. Mais le poème n’est pas pour autant la transcription automatiquement fidèle d’un seul rêve personnel : il est une forme composée, retrouvée parmi ses papiers et publiée après sa mort.
Seconde chandelle — Ce qu’on sait
The World of Dreams figure parmi les œuvres posthumes publiées en 1834. L’édition critique d’A. W. Ward permet d’en lire le texte ; Alfred Ainger rappelle en 1903 que le manuscrit ne fournit pas de date sûre de composition.
La biographie écrite par le fils de Crabbe rapporte un usage médical durable d’opiacés. Ainger cite aussi une annotation de FitzGerald proposant que l’opium ait influencé ses rêves. Le traitement documenté et cette hypothèse sur l’imagination ne possèdent pas le même statut.
Les rapprochements avec De Quincey et Coleridge ont nourri l’histoire littéraire des visions sous opium. Une ressemblance de décor ou de dilatation temporelle ne suffit pourtant pas à prouver qu’un passage précis a été rêvé après une prise déterminée.
Les affirmations anciennes présentant le traitement comme entièrement bénéfique sont elles-mêmes des jugements biographiques, pas une conclusion médicale à reprendre aujourd’hui. Ici, ni quantité ni conduite de consommation ne sont proposées, et le malaise nocturne ne devient pas une méthode artistique à rechercher.
Pour poursuivre la réflexion
Les souverains restent silencieux quand le lecteur quitte la salle. Le véritable mouvement appartient au dormeur et au poème, qui tentent chacun de retrouver une issue dans un monde sans carte.