Mendeleïev et le tableau aperçu après tant de feuilles
Classement publié en 1869 ; souvenir d’Inostrantsev rédigé après 1907 · Saint-Pétersbourg dans le récit transmis · Dmitri Mendeleïev ; Alexandre Inostrantsev
Première chandelle — Ce qu’on raconte
Les feuilles s’accumulent sans donner la forme attendue. Dans l’histoire rapportée par Alexandre Inostrantsev, Mendeleïev cherche à organiser des relations entre les éléments qu’il pressent depuis longtemps. Une nuit de travail supplémentaire ne suffit pas ; épuisé, il s’allonge tout habillé sur le divan de son cabinet.
Le tableau se serait alors présenté clairement dans son sommeil. L’émotion le réveillerait et il en fixerait aussitôt l’organisation sur du papier. L’anecdote tient dans cette brusque simplicité : ce que la veille peinait à disposer serait devenu visible une fois la recherche interrompue.
Il faut toutefois garder une voix entre nous et le divan. Ce n’est pas ici Mendeleïev qui ouvre son journal pour décrire sa nuit. C’est Inostrantsev qui affirme avoir entendu du chimiste l’histoire de sa découverte et la transmet dans ses souvenirs.
Ce déplacement change la manière d’entrer dans la scène. On peut suivre l’image du classement enfin lisible sans prendre les détails de fatigue, de réveil et de transcription pour une minute retrouvée de 1869. Le tableau est un document ; le sommeil qui aurait aidé à le voir appartient à un récit d’origine transmis plus tard.
Seconde chandelle — Ce qu’on sait
La première présentation du système périodique de Mendeleïev date de 1869. Le témoignage d’Inostrantsev, géologue et connaissance du chimiste, est la référence généralement invoquée pour l’anecdote onirique. Son texte a été rédigé après la mort de Mendeleïev en 1907.
Une étude historique déposée à Fermilab reproduit ce passage et signale précisément cette distance. Elle oppose le récit tardif au long travail dont Mendeleïev parlait lui-même. La formule populaire où le savant aurait simplement reçu le tableau complet gomme donc la nature indirecte du témoignage.
Les propriétés des éléments, les masses alors utilisées, les problèmes de classement et la préparation de son enseignement avaient déjà occupé sa recherche. La périodicité se construisait aussi dans un champ partagé avec d’autres chimistes. Un éventuel rêve n’aurait pu mettre en forme que des questions et des connaissances déjà travaillées.
Le tableau de 1869 ne doit pas être confondu avec celui que l’on affiche aujourd’hui : les connaissances ont évolué, et l’organisation moderne par numéro atomique appartient à une étape ultérieure. Le songe supposé ne pouvait contenir rétrospectivement toutes ces découvertes.
Pour poursuivre la réflexion
Peut-être une forme a-t-elle émergé dans le sommeil ; peut-être l’histoire a-t-elle simplifié une maturation. Ce que l’on peut encore regarder sans hésiter, ce sont les feuilles et les publications qui ont donné au classement une existence discutable et vérifiable.