Füssli, le cauchemar installé sur la poitrine

1781 ; présentation à la Royal Academy en 1782 · Londres ; tableau aujourd’hui conservé au Detroit Institute of Arts · Johann Heinrich Füssli, appelé Henry Fuseli en Angleterre ; une dormeuse peinte

Première chandelle — Ce qu’on raconte

La tête bascule au-delà du divan. Un bras retombe ; le vêtement clair tranche avec la profondeur des tentures. Sur le corps de la dormeuse, une créature accroupie regarde vers nous. Derrière elle surgit une tête de cheval, les yeux ouverts dans l’ombre. Rien ne montre un réveil prochain. L’image semble retenir la chambre à l’instant où le sommeil est devenu impossible à défendre.

Dans Le Cauchemar, peint en 1781, Füssli ne nous livre pas le journal d’une nuit dont il garantirait chaque détail. Il donne une forme visible à une oppression. Le spectateur voit simultanément la personne endormie et ce qui semble l’accabler, sans qu’un cadre séparé annonce nettement : ici commence le rêve, ici demeure la pièce réelle.

Cette hésitation porte l’étrangeté du tableau. La créature peut être rapprochée de l’incube des traditions nocturnes ; le cheval ajoute une présence dont l’explication ne se laisse pas fermer. Le titre anglais, The Nightmare, a nourri des lectures jouant sur mare et le cheval, mais une association visuelle n’est pas à elle seule une démonstration étymologique.

Lorsque l’œuvre est exposée à Londres en 1782, le sommeil représenté n’a donc rien d’un abandon paisible. Il expose une vulnérabilité. Le visiteur demeure libre de lire une agression imaginaire, une inquiétude corporelle ou une scène chargée de tensions ; aucune de ces lectures n’autorise à parler au nom d’une femme réelle qui aurait posé son diagnostic dans la chambre.

Seconde chandelle — Ce qu’on sait

Le Detroit Institute of Arts conserve la version de 1781 et en documente l’auteur, la date et la provenance. Füssli reprend ensuite le sujet dans d’autres œuvres : une illustration trouvée en ligne doit donc être identifiée avant qu’on lui attribue les détails de cette première version.

L’étude de Lawrence Feingold publiée dans le volume 17 du Metropolitan Museum Journal porte sur The Night-Hag Visiting Lapland Witches, autre composition de Füssli, et non sur une copie du tableau de Detroit. Elle éclaire son imaginaire nocturne sans fournir la clé unique du Cauchemar.

L’immobilité et l’oppression peuvent rappeler des descriptions de paralysie du sommeil. Ce rapprochement moderne éclaire une possibilité de lecture, sans transformer une composition artistique en observation clinique. Un tableau ne permet pas de savoir dans quelle phase de sommeil se trouverait son personnage.

Rien n’impose non plus d’identifier cette figure à une terreur nocturne au sens médical contemporain. Le mot cauchemar possède ici une histoire culturelle et picturale plus large qu’une classification de laboratoire.

Pour poursuivre la réflexion

Füssli laisse la lumière sur le corps et l’ombre derrière la tenture. Le tableau ne raconte pas la fin de la nuit ; il nous laisse devant ce qui pourrait y attendre.

Sources et limites

Toutes les histoires des Deux Chandelles