Kriemhild, le faucon entre deux aigles

Épopée composée vers 1200, projetée dans un passé héroïque · Cour de Worms dans le Nibelungenlied · Kriemhild ; sa mère Ute ; Siegfried dans la suite du poème

Première chandelle — Ce qu’on raconte

Avant qu’un époux ait pris place dans sa vie, Kriemhild perd un faucon pendant son sommeil. Elle l’avait élevé : le rêve donne d’abord à l’oiseau la valeur d’une relation patiemment entretenue. Puis deux aigles le déchirent sous ses yeux. La violence ne survient pas au loin, dans une chasse inconnue ; elle atteint ce qu’elle reconnaît comme sien et qu’elle ne peut protéger.

La jeune femme raconte sa nuit à sa mère. Ute comprend le faucon comme un homme noble auquel sa fille sera liée et qu’elle risque de perdre. Cette interprétation transforme la peine du rêve en menace sur une vie encore à venir. Kriemhild répond en voulant se tenir à l’écart de l’amour : si le bonheur ouvre sur une telle douleur, mieux vaudrait ne pas commencer.

Le lecteur sait cependant que cette résolution ne clôt pas le poème. L’oiseau précède la rencontre, et sa perte précède le deuil. Le rêve donne à l’attachement une forme que Kriemhild peut déjà sentir, avant de connaître l’homme auquel le récit l’associera. Ce n’est pas seulement l’annonce d’un meurtre : c’est l’anticipation de la place qu’un être peut prendre.

Les deux aigles imposent une disproportion. Le faucon est lui aussi un rapace, mais il devient ici la victime. Un dictionnaire qui réserverait aux oiseaux de proie une seule signification manquerait ce renversement. Le songe fait dépendre le sens des liens, de la position de chacun et de ce que la dormeuse éprouve lorsqu’elle voit l’animal mourir.

Seconde chandelle — Ce qu’on sait

Le rêve figure dès la première aventure du Nibelungenlied. Les traductions anciennes disponibles donnent accès à cette scène et au dialogue avec Ute. Le narrateur rapproche ensuite explicitement le faucon de l’époux perdu : cette correspondance appartient à l’organisation de l’épopée.

Les traditions héroïques reprises par le poème peuvent garder des noms et des souvenirs historiques, mais cette présence ne transforme pas Kriemhild en témoin dont le rêve serait vérifiable. Le texte reçu est une composition médiévale, transmise bien après les événements auxquels certains de ses motifs renvoient.

Lire l’ouverture comme une anticipation narrative permet de comprendre sa force sans l’utiliser comme preuve de prémonition. L’auteur dispose de la suite qu’il construit ; il peut donner à la nuit initiale un sens que la protagoniste ne possède pas encore entièrement.

Cette histoire est distincte des songes de Pénélope, déjà présents au catalogue. Dans les deux cas, l’oiseau participe à une relation humaine, mais ni la scène, ni la conversation au réveil, ni le dénouement ne sont interchangeables. Il ne s’agit pas de compter plusieurs fois un même épisode.

Pour poursuivre la réflexion

Le faucon n’a vécu que dans quelques lignes, et pourtant sa disparition accompagne tout ce qui suivra. Certaines nuits littéraires demeurent longtemps ouvertes parce que le lecteur, lui, continue la route.

Sources et limites

Toutes les histoires des Deux Chandelles